#1J1P Le Noël 1914 de Fernand Mourton , brancardier du 132ème Régiment d’infanterie

 

Je dois faire un aveu, c’est que je ne me suis jamais vraiment intéressée à la Grande Guerre. Etant née 7 ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, j’ai grandi en écoutant les récits de mes parents qui, enfants, puis adolescents ont vécu la guerre, à Paris pour mon père, à Paris et dans le Sud-Ouest pour ma mère. Je pense que pour cette raison, l’historique  14-18 de la famille est resté sous silence. Et pourtant : mon grand-père paternel avait une jambe de bois mais personne n’en parlait ;mon arrière-grand-père maternel fut rappelé alors qu’il avait 44 ans et passa 4 ans comme maréchal des logis au 14ème régiment d’artillerie ( détaché aviation) ;mon AAGP paternel ( le père de ma grand-mère) est mort au front  le 14 Octobre 1916 .
Et puis grâce à www.lagazettedesancêtres et www.1jour1poilu j’ai repris ma généalogie laissée de côté pendant des années et je fais des découvertes tous les jours. C’est comme cela que j’ai trouvé  le carnet de guerre de Fernand Mourton aux archives de la Marne. Je lis un peu tous les jours et Fernand est très attachant. Il semble voir le meilleur dans tout, a un moral d’acier même quand de temps en temps, il se laisse aller à la tristesse. Il a aussi une foi chrétienne solide, claire, ancrée dont il ne dévie pas une seconde. C’est pour cela que j’ai choisi son passage de Noël 1914, parce que c’est à la fois très simple , innocent et extrêmement émouvant.

”Fernand Mourton (classe 1911, matricule 1084 au bureau de Saint-Quentin) est incorporé au 132e régiment d’infanterie. En juin 1914, il est nommé caporal infirmier. La guerre déclarée, Fernand Mourton suit son régiment en Meurthe-et-Moselle durant le mois d’août 1914, avant de s’installer dans le secteur des Éparges jusqu’en août 1915. A partir de septembre 1915, Fernand Mourton est cantonné dans le secteur de Souain. A compter de juin 1916, Fernand Mourton est de nouveau envoyé dans le secteur des Éparges et il est capturé par les Allemands le 21 juin 1916 au fort de Vaux. Il est envoyé aux camps de Darmstadt puis de Cassel avant d’être libéré en novembre 1918.

Durant le conflit, Fernand Mourton a reçu une citation à l’ordre du régiment et la croix de guerre en 1915, et il est nommé sergent en 1919.”  Archives de la Marne . Carnets de guerre de Fernand Mourton

 

Fernand Mouton et sa section arrive aux Eparges derrière la 11ème Cie le 23 Décembre . ” La boue est un peu moins molle grâce à la gelée. Nous voici à notre abri….ou mieux notre étable. Toute le journée, pas de blessé. J’en remercie le Bon Dieu . Le soir avec Chardon , nous chantonnons des cantiques pour nous donner de la voix pour le lendemain. A 8h1/2 du soir, nous allons nous étendre sur la paille.”

 

 

Le 24 décembre

”Pendant notre sommeil, une mince couche de neige a recouvert la terre. Le jour perce le brouillard et bientôt la nature apparait couverte de son blanc linceul. Je sors de notre cabane, respire à pleins poumons l’air  frais et glacial. J’examine l’horizon à travers les broussailles, au loin Champlon apparait comme dans un nuage et montre ses murs écroulés et déchiquetés. Plusieurs crêtes se dessinent. Des éclairs au loin annoncent des envois de marmites. Le bombardement commence sa musique et les détonations nous arrivent atténuées par la distance. Comme il fait bon substituer ses souvenirs à la réalité. C’est bien aujourd’hui la fête de Noël. Et comment se passera pour nous ce beau jour ? La mitrailleuse commence son tir agaçant… une bombe éclate….non, ça ne peut être calme dans ce coin ci. Noël cette année ne sera pas gai pour tout le monde .Et pourtant grâce au Bon Dieu, j’espère encore le contraire. La nuit est venue maintenant. Au dehors, le vent souffle avec violence, la pluie commence à tomber. En attendant le camarade qui est parti chercher des victuailles, nous chantonnons et jouons aux cartes. Dans le coin réservé au feu se consume lentement une énorme buche de Noël. Le silence est troublé par de maudits obus qui sifflent au-dessus de nous. Assis sur mon sac, je pense à ce beau jour dans  un mélange de joie et de crainte, me demandant ce qui se passe chez nous à St Quentin.”

 

”Malgré notre situation en première ligne, nous sommes tout de même bien abrités dans notre humble abri, et pouvons du fond du cœur remercier le Bon Dieu de nous avoir protégés jusqu’à ce jour. Oui, nous l’aimons bien notre Sauveur, et cette nuit, malgré les boches, malgré l’ordre formel de se taire, nous chanterons Minuit Chrétiens, c’est l’heure solennelle. Ce sera comme un élan de foi qui montera à ce fameux bois des Eparges où tant des nôtres ont trouvé la mort. Je suis sûr que le Bon Dieu en sera charmé et de sa main puissante protègera ces soldats qui pensent à lui. Il est 11h1/2, l’heure solennelle approche. Les boches tirent avec acharnement et lancent des grenades de temps en temps. Nous finissons chacun de boire un grand quart de vin chaud, et tandis que dans leur coin, sur la paille les brancardiers continuent une partie de 31, Chardon, Pokat et moi sommes réunis près du feu. Encore ¼ d’heure. Nous taillons, en attendant avec notre couteau quelques morceaux de la buche de Noël en forme de croix ou de cœur. La fusillade fait rage. Pourvu qu’il n’y ait pas de blessés. Tout à coup, le bruit cesse, l’ennemi s’est tu.”

 

Noël 1914 – le Noël du troupier

”Doucement d’abord, puis avec amour nous chantons Minuit Chrétiens, c’est l’heure solennelle ou l’homme Dieu descendit jusqu’à  nous. Tandis que nous chantions en chœur, un brancardier bougonnait dans l’ombre…Le chant latin surtout le mit mal à l’aise….Christus Hodie. Chacun son tour lui disons-nous. Tu chantais tout à l’heure, à notre tour maintenant. Le camarade Couzinet (de sa voix angélique) nous fit entendre : Il est né le divin enfant. Réjouissons-nous pensais-je car malgré les pénibles circonstances qui nous entourent et le lieu sordide où nous nous trouvons, nous faisons comme les bergers qui viennent adorer le petit Jésus dans sa pauvre crèche. Il ne manque que le bœuf et l’âne pour que la crèche soit complète. Nous avons l’impression de notre bonheur………et maintenant il faut vite  se reposer. Il était temps. Un agent de liaison vient nous avertir que le Colonel promet de boucler le plus ancien si tout ne rentre dans le silence.”

Noël 1914 – les chaussures du soldat pour le père Noël

25 Décembre

”Nous nous éveillons assez tard 10h1/2. Trois blessés légers de la 11ème Cie. Entre autre, un homme qui se disait sourd…………….et qui répond facilement aux questions qu’on lui pose. Toute la journée, nous chantonnons la chanson du 75 et la Déception d’un ancien au son des gros noirs et de la mitraille. Le soir nous apprenons avec surprise que nous ne sommes pas relevés cette nuit.”

 

26 Décembre

”La vois du major se fait entendre. Levez-vous, allons,  il est 8h1/2 et vos camarades se battent. Nous nous levons rapidement. En effet nos canons donnent tout ce quíls peuvent .Malgré le froid, j’allais de temps en temps mettre le nez au vent pour entendre cette terrible musique. Il parait que nous avons obtenu un certain avantage. Nous sommes relevés cette nuit. Je me couche et à 21h je suis réveillé par l’agent de liaison. Nous partons, le sol est glissant, nous ramassons à cause de cela quelques fameuses bûches.”

27 Décembre

”Aussitôt arrivés à Mons, nous cherchons vainement une place au poste de secours du régiment. Tout est rempli, aussi sommes-nous obligés d’attendre le jour pour trouver un logement. Nous trouvons enfin. Il est 10h1/2. Nous venons d’assister à la messe. L’église était comble. Confortablement installé dans une petite chambrette, j’écris quelques lettres.”

Il reste quelques jours de 1914 à Fernand et ils ne seront pas faciles. Ses derniers mots le 31 Décembre dans son journal ” journée calme. L’année s’éteint sans éclat.

 

Sources

Archives numérisées de la Marne AD51
Gallica
Wikipédia
Archives numérisées de l’ Aisne ( Saint-Quentin et Riblemeont)